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Techniques de dessin de la renaissance italienne

Tuesday, October 7, 2014

Je reviens d'un voyage en Italie consacré à l'étude du dessin ancien. A Florence, j'aurais pu visiter plusieurs musées, mais j'ai choisi plutôt de visiter trois fois les Uffizi. J'aurais aimé voir les dessins de Léonard de Vinci dont les Uffizi possèdent plusieurs exemplaires, mais je sais que ce genre de dessins ne sont pratiquement jamais exposés.
J'ai été très déçu par les dessins exposés dans le cadre de la collection permanente aux Uffizi en septembre 2014 : une succession de planches botaniques assez vilaines : consternation !
Heureusement, aux mêmes dates, se tenait, au sein du musée, au premier étage, l'exposition "Puro, semplice e naturale" (pur, simple et naturel) qui rassemblait entre autre, une vingtaine de dessins de la renaissance, tous alignés soigneusement au même niveau, sur les quatre murs d'une même salle.
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D'abord, ce qui m'a surpris, c'est la différence de style des dessins exposés.
Ça va du style très enlevé, très moderne d'Andrea del Sarto (1), au style très académique d'Ottavio Vannini (3), en passant par le maniérisme de Pontormo (2), ou d'oeuvres très sages presque scolaires comme celle de Lorenzo Lippi (4).
Sans parler de cette étude de Jacopo da Empoli pour l'ivresse de Noé dont le traitement du visage et de la main est tellement moderne qu'on dirait du Cocteau ou du Loustal !
 
Lors de ma première visite, j'ai pris d'assez mauvaises photos avec mon téléphone portable et, à l'hôtel, je me suis mis à reproduire plusieurs oeuvres en utilisant mes sanguines. J'avais aussi photographié les explications attenantes aux oeuvres, et quelque chose m'intriguait. Pour toutes les oeuvres, le texte explicatif indiquait "pencil" et non "red chalk" c'est à dire, crayon et non pas sanguine.
A l'époque, je ne savais pas que le crayon de couleur existait à la renaissance, et surtout qu'il était utilisé, et ceci m'intriguait (j'en ai eu confirmation depuis grâce au blog d'Alexandra Zvereva). De plus je n'avais pas pris toutes les œuvres en photo donc je décidai de retourner une deuxième fois au musée en emportant mes reproductions pour les comparer aux originaux.
Quand je suis arrivé pour la deuxième fois dans la fameuse salle aux dessins de l'exposition, j'ai eu l'immense surprise en examinant les œuvres, de constater qu'elles étaient toutes, sans exception, dessinées au crayon de couleur. Il n'y avait pas une seule sanguine !
J'ai repris des photos avec un bon appareil cette fois-ci, et j'ai comparé mes reproductions faites à partir des mauvaises photos avec les originaux :


Puis j'ai retravaillé un autre dessin. Pour ce dessin, j'ai teinté le papier comme j'ai pu dans ma chambre d'hôtel, et j'ai travaillé comme pour l'original au crayon de couleur noir et à la craie blanche.
Puis, je suis retourné une dernière fois aux Uffizi et cette fois-ci, j'ai fait une séance de travail dans la salle des dessins pour finaliser ma copie.
Je me suis aperçu qu'avec la photo, on est souvent incapable de dire où l'artiste a réellement mis de la craie blanche, alors que devant le dessin, ça saute aux yeux. C'est ce qui rend la technique des dessins anciens si difficiles à comprendre et à reproduire sans être devant les oeuvres. Les musées et les salles d'exposition ont encore de beaux jours devant eux.



Voilà quelques constatations sur ce travail de copie :
  • Copier des dessins faits au crayon avec de la sanguine ou vice versa est un exercice intéressant car il permet de bien se rendre compte de la différence entre les deux média, et au besoin d'en explorer les limites.
  • Prendre des photos de dessins, en faire des copies dessinées, puis revenir voir les originaux est un excellent exercice car il permet d'apprendre à extrapoler ce qu'a vraiment fait un dessinateur à partir d'une photo de son dessin. Comme les dessins anciens et célèbres ne sont pratiquement jamais exposés, cette qualité de savoir extrapoler à partir de la photo est indispensable pour travailler les techniques anciennes.
  • Prendre des photos de dessins, en faire des copies dessinées est un excellent exercice car on se rend compte qu'à partir de la photo, on se met à voir des choses que le dessinateur n'a pas faites. Ces choses que l'on voit parce qu'on interprète le dessin mais qui n'existent pas en réalité nous révèlent notre identité artistique, l'unicité de notre regard d'artiste. C'est important de déraper et de se laisser déraper quand on recopie un dessin parce qu'ainsi notre style personnel se construit. C'était le sujet de cet autre article.


Lors de cette troisième visite de la salle des dessins de l'exposition "Puro, semplice et naturale", je me suis aperçu qu'un des dessins était une photocopie ! C'était quand même écrit sur la tablette explicative sur un petit autocollant. Tout ceci m'a servi de leçon : on ne regarde jamais assez bien les oeuvres..
Il m'aura fallu deux visites pour me rendre compte que les dessins n'étaient pas des sanguines mais des crayons et une troisième pour m'apercevoir qu'un des dessins était en fait une photocopie!

Finalement, ce séjour à Florence m'aura complètement décomplexé par rapport au crayon de couleur, et m'aura permis de mieux comprendre l'approche de Robert Liberace qui mélange crayon de couleur et craie blanche.

En conclusion :
  • Il n'y a pas à proprement parler de style de dessin à la renaissance. On trouve à peu près tous les styles. Il y a des choses qui sonnent vraiment très moderne. Il suffit de bien regarder les oeuvres pour s'en rendre compte. A vous d'observer et de trouver ce qui vous plaît, de forger votre goût, et de reproduire les oeuvres qui vous plaisent pour faire naître votre propre style.
    Pour faire naître votre propre style, n'essayez pas de reproduire fidèlement l'oeuvre, mais enlevez ce qui vous déplaît, ajoutez ce que vous aimeriez y avoir vu. Si vous faites quelque chose de différent dans le style et en utilisant une autre technique et que ça vous plaît au moins autant que l'original, alors tant mieux !
    Tous les maîtres ont d'abord copié leurs maîtres. C'était la coutume dans les ateliers à la renaissance de faire faire ce travail de copie aux enfants qui entraient dans l'atelier, c'était une partie de leur apprentissage.
  • Travaillez d'après photos sans complexe. Bien sûr, vous ne serez jamais sûr d'avoir fait quelque chose d'identique à l'original tant que vous ne serez pas devant l'original avec votre dessin. Mais qu'importe ! De toute façon, même face à l'original, vous auriez fait quelque chose de différent. J'irai même plus loin. Travaillez d'après photo même si vous pouvez aller voir l'original. Le flou artistique de la photo, l'interprétation que vous allez être obligé d'en faire va vous permettre de forger votre propre technique et votre propre style.
  • Mélangez sans complexe crayons de couleurs et craies, sanguine, pierre noire, et craie blanche, ou même contentez vous d'un simple crayon de couleur brun ou rouge.
    Grosso modo, sans être un expert, j'ai pu lire à droite à gauche que l'usage de la sanguine a eu du mal à se répandre parmi les artistes de la renaissance mais qu'elle a gagné petit à petit les ateliers grâce aux meilleures possibilités de dégradés, de fondus. Par contre, son défaut est la difficulté à faire des traits fins, nets et précis...
    Quand la mine de plomb est arrivée au milieu du 16 ème siècle, tout le monde l'a adoptée car elle avait la qualité, et de la sanguine (fondu, dégradé) et du crayon (finesse et précision des traits). Ne pas oublier non plus que le dessin à cette époque n'était pas une fin en soi, mais juste un moyen de faire des études avant de peindre...
    Dans cet article où j'essaie de comprendre comment obtenir le rendu qui caractérise les études de Michel-Ange pour les fresques de la chapelle Sixtine, je montre l'impact du matériel utilisé par Michel-Ange et Léonard de Vinci sur leur style respectif.


En rentrant de Florence, j'ai passé deux nuits à Turin pour ne pas avoir à faire le voyage d'une traite. Dans le sous sol de la bibliothèque royale se trouve un des codex de Léonard de Vinci. Une espèce de salle-coffre fort. Comme je m'y attendais, elle n'était pas ouverte au public. Elle le sera par exemple le 24 et 25 octobre 2014. J'irai peut être...

Dans le TGV partant de Turin et qui me ramenait sur Paris, j'ai pu à un moment m'asseoir en face de cette jolie jeune femme, Alicia, qui était montée à Bardonecchia.

Elle a bien voulu que je la dessine...

Je n'ai pas vu le voyage passer.

Pour cette esquisse, je ne me suis pas gêné, j'ai pris un bon vieux crayon de couleur rouge.

J'adopte définitivement le style del Sarto...