Que c'est agréable Paris, quand s'en viennent les beaux jours et qu'on a le loisir de se promener. Dès février, le printemps commence déjà, timidement, à montrer le bout de son nez, et mars, comme cette année 2026, nous offre parfois des séries de belles grandes journées ensoleillées. Les balades dans Paris et alentours, à pied, sont une tradition française immortalisée par Louis-Sébastien Mercier, Rétif de la Bretonne, Guy de Maupassant. Dans Paris, on marche, il faut marcher.
J'arpente les rues de la capitale depuis des années, et je vois la ville changer, s'embellir, se faire propre, blanche. Je me faufile dans le ruelles désertes, m'arrête sur les places calmes, m'assied aux terrasses de cafés tranquilles. C'est un jeu de piste amusant que de marcher des heures dans la capitale en traversant les endroits qui font la splendeur des lieux tout en évitant la circulation et les rues bondées. Au fil de mes déambulations, des trajets se sont faits jour, qui donnent, de la grande ville une image de la France des provinces, presque bucolique. Paris n'est jamais plus belle que quand elle ressemble à un village.
Longtemps, ces balades ont commencé par la rue Daguerre puisque j'habitais dans le premier tronçon, entièrement piéton. La rue Daguerre est une des plus belles rues de Paris, et une des plus calmes. Seul le premier tronçon est entièrement piéton, mais, dans les faits, cette rue est désertée par les véhicules sur toutes sa longueur. Les automobilistes ont compris qu'elle était le royaume des piétons et l'évitent consciencieusement. C'est donc très agréable de commencer une grande balade dans Paris en remontant la rue.
Au début de la rue, c'est un marché permanent, fruits et légumes, boucheries, poissons et fromages. Le premier café, le Daguerre, fut un de mes repères pendant longtemps. On y a une vue dégagée jusqu'aux grands platanes de l'avenue du Maine qui cachent presque les immeubles modernes et bleutés qui ferment l'horizon.
Ce jour là, un couple de vieux italiens à la table d'en face, la dame porte un joli manteau d'un tissu marron imitant l'astrakan sur lequel tombe une souple chevelure châtain. A droite une famille française. La jeune fille qui semble être à l'honneur, parle beaucoup, et porte un polo à manche longue avec de jolies couleurs. Bleu outremer et vert acide, délavé. Un peu plus loin, une mère et sa fille en grande discussion, et, tout au fond, seule, une belle et mystérieuse jeune femme brune, chevelure sombre et dense, visage à moitié caché par de larges lunettes noires. Les plis de son large blouson de sky brillent sous le soleil matinal.
Les chaises cannelées égaient davantage, encore, cette terrasse. Dossiers oblongues au formes rondes, jaunes luisants et marrons tirant sur l'orange.
Quand on remonte la rue Daguerre et qu'on approche de la rue Gassendi, Il y a de curieuses petites bicoques de bois sur la droite, et à gauche, une boutique de vêtements au toit de zinc biscornu. C'est ce qui fait le charme du quatorzième arrondissement. Ce mélange de maisons d'époques différentes. Certaines, très bourgeoises, très parisiennes, et d'autres, qui devaient être des fabriques. Tout cela s'est consolidé dans une anarchie joyeuse, laissant de grands pans de murs exposer le joli relief irrégulier de leur pierre, ou les chaudes couleurs des briques. C'est un des charmes de la rue Daguerre, cette architecture constamment décalée.
Le matin, quand il fait beau, La rue Daguerre est face au soleil levant. Aussi, toutes les terrasses des cafés prennent la lumière. Cela permet de prendre le petit déjeuner en extérieur, vêtu d'un simple t-shirt, dès les premiers beaux jours de février. La rue est calme, on peut, entre deux gorgées de café, savourer le goût du croissant en se perdant dans les dessins géométriques des ombres sur les aplats des murs sans fenêtres.

